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«Le faux, c'est l'au-delà.»*

syncrasie abigail auperin

Abigaïl Auperin se fait des films, littéralement. Son cinéma intérieur nous parvient par des images suspendues, comme prises juste avant l’action, ou juste après. Pour chaque photographie, elle consacre un temps minutieux à l’écriture de story-boards, au repérage des décors, au choix des costumes, maquillage et accessoires, à la direction des modèles, leur expression, la position de leur corps et de leurs mains et, évidemment, à la création de la lumière. Les shootings, eux, sont rapides. Ils capturent l’image mentale.

 

La réalité qu’elle fait exister est à la fois totalement vraie et totalement artificielle – faite de 99 % de polyester et 1% d’idéal, pour reprendre deux de ses titres. Dans cette réalité, l’écoulement du temps est aboli, aucun corps ne peut mourir, tout est neutralisé pour toujours.

 

Ses emprunts à l’esthétique publicitaire, au camp, à la peinture pompier ou rococo, au cinéma de genre, aux années 80, à tout ce que la culture occidentale a produit de plus factice, ne servent qu’à cela : préserver le réel du dépérissement ; nous préserver, nous, de la cruauté.

 

Plonger dans le faux jusqu’à ce qu’il devienne vrai, c’est ce que font les enfants qui jouent. Ils se projettent à corps perdu dans des mondes aux possibilités infinies en maniant des figurines.

Ils les modèlent selon leurs angoisses et leurs désirs. Elles demeurent impassibles.

 

 

Aïna Rahery

À propos 2.jpg

Extrait de la préface d'Hold-up 21

 

 

" Le cinéma a nourri mon approche, autant comme méthode de travail que comme univers de référence.

La citation picturale joue un grand rôle dans mon travail, qu’il s’agisse des cinéastes experts de la forme, Alfred Hitchcock, Brian de Palma, David Cronenberg, ou des grands photographes souvent antérieurs aux années 90 comme Guy Bourdin, John Thorton, Erwin Blumenfeld qui héroïsaient la figure féminine. Ou encore des maniéristes, des peintres pompiers, des petits maîtres du XVIIIème siècle, en règle générale de tous ces artisans de la beauté qui ont cherché la forme idéale.

 

Pour moi cette recherche est celle du stylisé, du synthétique, de l’artificiel.  

L’enjeu est esthétique, il est aussi moral. Sophocle se vantait de représenter les hommes non pas tels qu’ils étaient, mais tels qu’ils devraient être. Je vois dans cette formule, une vérité profonde de l’art.

Je sais qu’on dit de l’art qu’il doit « faire droit au réel ». Ce qu’on veut dire par là, c’est que l’art doit montrer les choses comme la vie nous les présente. Que l’art ne peut rien leur ajouter qu’une autre réalité, la sienne, réduite à son concept, ou son processus.  

Je ne crois pas à cela. Je crois qu’il faut cacher. Je cache toujours. Je cache comme l’araignée cache sa proie pour la manger, en l’enveloppant de toile. Je garde pour plus tard. Dans l’art, dans le désir, il n’y a d’avenir que dans ce « pour plus tard ». Le reste on le jette.  

C’est mon obsession ce mensonge protecteur, ce mensonge de sauvegarde, qui est seul à savoir protéger le réel, seul à le faire durer un peu avant sa consommation. Le réel reste à l’intérieur. J’accepte ce destin pour mes photographies : être couvercle, être emballage, être empaquetage de quelque chose, quelque chose qu’on cache, quelque chose sur quoi l’on ment. Être l’image, permanente, transportable, imputrescible et menteuse. "

 

Abigaïl Auperin

* Alexandre dans La maman et la putain, après avoir constaté que le sosie de Jean-Paul Belmondo finit par être plus vrai que le vrai : « Plus on parait faux, plus on va loin. Le faux c'est l'au-delà. »

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